Conséquences de l'ensablement

Dans cette partie, nous souhaitons avoir un aperçu des conséquences de l'ensablement sur le fleuve Congo. Nous évaluons ensuite ces conséquences en fonction de critères choisis, dans le but d'obtenir une classification en importance de chaque effet observé, ce qui nous sera ensuite utile dans le choix des solutions à l'ensablement.

Le fleuve Congo est l’axe principal de navigation et de ce fait joue en rôle fondamental pour l’économie nationale. Il constitue également un important réservoir pour les besoins en eau potable et en eau d’irrigation pour les cultures, et renferme des ressources halieutiques considérables. Sa capacité hydroélectrique, bien que partiellement exploitée, est d'une importance capitale pour les populations de cette région d'Afrique.

Comme nous l'avons constaté dans les parties « contexte » et « causes » précédentes, l'ensablement du fleuve Congo est un phénomène naturel qui a tendance a être dangereusement amplifié par les activités humaines. Nous souhaitons dans cette partie faire l'inventaire général des conséquences de cet ensablement.

Définition de l’ensablement d’un fleuve

Selon l'organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), l’ensablement désigne tout envahissement par des grains de sable, aboutissant à l'accumulation de sable et/ou la formation de dunes.

Conséquences de l'ensablement

Les conséquences de l'ensablement du fleuve Congo sont multiples et ont des impacts considérables aussi bien sur l'environnement que les populations ou l'économie. En voici un bref aperçu.

Aggravation de la rétention de polluants organiques et chimiques

L’absence de systèmes d’épuration et les rejets industriels ajoutent à l’ensablement une pollution importante. Les polluants, comme le mercure notamment, sont en grande partie emprisonnés par les particules solides lors de leur sédimentation. L'ensablement réduit donc la quantité de polluant contenue dans les eaux, mais il concentre ces polluants dans les sols, plus ou moins à proximité des sources d'émission.

Les principales pollutions organique et chimique sont dues aux eaux usées domestiques, industrielles et teinturières . Elles conduisent à l'eutrophisation du milieu aquatique, une turbidité et une toxicité accrues. L'ensablement favorise la rétention de ces polluants.

D'autre part, l'ensablement réduisant la capacité de transport du fleuve (et éventuellement des débits locaux) est défavorable à la dilution des polluants et à leur rapide évacuation dans des eaux de forts courants.

Modifications du lit

L'ensablement entraîne la réduction du débit du fleuve, l'assèchement, voire la disparition de certains points d'eau. Le dépôt de matières solides en suspension et charriées modifient la morphologie du fleuve avec la formation et le mouvement des méandres.

Une érosion accentuée

L'ensablement et les modifications du lit consécutives favorisent l'érosion des berges. Ce phénomène se traduit par une perte en terres valorisables (agriculture, élevage, constructions...) et un ensablement accéléré du fleuve. Le déplacement de certains villages riverains peut même s'avérer nécessaire. La destruction des terrains en bordure du fleuve Congo a ainsi d'importantes répercussions sociales, environnementales et économiques, entraînant des coûts de réparation potentiellement très élevés.

Inondations en zones plates ou dépressionnaires

L'ensablement progressif du lit du Congo augmente les risques de sorties de lits et d’inondations en zones plates ou dépressionnaires. (NGANDO BIEMBE, 2004)

Les inondations résultantes, en addition des désagréments évidents sur les populations et leurs biens matériels, s'accompagnent du lessivage des terres. En effet, en période de crue, la cuvette congolaise inondée libère dans le Congo une grande quantité de matière organique. Les sols sont dégradés, et le fleuve s'encombre de jacinthes d'eau et de radeaux de végétaux, arrachés aux rives par un niveau d'eau plus haut et un courant plus fort.

Au delà des pertes matérielles, les pertes en vies humaines et les déplacements de population sont également dramatiques. L'exemple le plus tristement célèbre est celui du site de Makelele. L’inondation qui s’y est produite dans la nuit du 30 au 31 mai 1990 à la suite d’une pluie de 100 mm tombée en quelques heures s’est soldée par une trentaine de morts, la destruction de plusieurs dizaines de maisons et l’ensablement de la vallée par un dépôt de plus de 1 m d’épaisseur ; l’ancien pont fut rendu inutilisable. Par son ampleur, cette catastrophe fut en fait le premier cas à réveiller l’attention du Gouvernement qui a été contraint d’engager des dépenses urgentes pour évacuer et reloger les habitants aux sites de Mpasa I et II.

Les quartiers de Matete contigus au flanc de Kisenso subissent depuis plusieurs années, un ensevelissement par le sable provenant de la colline. L’entrée de plusieurs maisons est devenue difficile tandis que l’habitat lui-même est devenu humide et insalubre.

Le gonflement de la rivière N’djili a obligé les habitants des quartiers Ndanu et Debonhomme à évacuer les lieux. L’orage du 10 au 11 novembre 1994 qui a duré de 23 heures à 08 heures a fait déborder la rivière Kalamu et causé 5 morts, détruit de nombreuses maisons, De nombreux biens mobiliers ont été emportés par les flots. (MITI et ALONI, 2004)

Perte de biodiversité et modification de la répartition végétale et animale

La régression de la faune aquatique à cause de pollution et de la dégradation des habitats suite au dépôt et au mouvement des sédiments est observable sur le fleuve Congo. Les mouvements anarchiques des bancs de sable désorganisent la vie végétale et animale dans et autour du lit du fleuve.

De plus, l'ensablement provoque l'envahissement végétal des zones comblées de faible profondeur. La prolifération d'espèces aquatiques envahissantes, telles que la jacinthe d'eau, est alors favorisée.

La jacinthe d’eau (Eichhornia crassipes Holms), imprudemment introduite dans le Haut-Congo comme plante d’ornement, est apparue sur le fleuve en 1954. Douée d’un pouvoir de reproduction incroyable, elle a envahi très vite le Congo et certains de ses affluents devenant rapidement un fléau majeur. Des banquettes végétales continues se développent sur les rives et dans les bras peu profonds où le courant est faible, d’où les tornades détachent des îlots, très denses sur le Congo, qui descendent au fil de l’eau.

La prolifération de telles plantes aquatiques favorise, en retour, le phénomène d’ensablement.

Développement de maladies

L'ensablement par les divers déchets solides naturels et issus des milieux anthropisés peut générer ou favoriser le développement de maladies. Ainsi, la décomposition des déchets solides entraîne la prolifération des vecteurs de maladies telles que le choléra, les fièvres typhoïdes et les dysenteries.

Les collecteurs encombres de déchets solides sont des repères de moustiques dont le nombre a considérablement augmenté ces dernières années. Les nouveaux germes de paludisme qu'elles inoculent présentent une certaine résistance aux traitements classiques et élèvent le taux de mortalité surtout infantile (LOEMBE).

Réduction des capacités piscicoles

L'augmentation an quantité et le déplacement des bancs de sable réduisent dangereusement les capacités piscicoles. Les populations environnantes, très dépendantes des activités de pêche, peuvent alors se trouver en situation d’insécurité alimentaire. L’ensablement et la pollution du fleuve ont en effet un impact très négatif sur les stocks de poisson.

Réduction ou impossibilité de naviguer

Les bancs formés de matériaux solides charriés peuvent former, dans les rivières navigables, un obstacle permanent ou temporaire, qui s'oppose à la navigation et augmente systématiquement les frais relatifs à l'entretien de la route navigable. Cela entraîne la réduction voire même l'interruption du trafic et du commerce. C’est la raison pour laquelle, durant les 40 dernières années, le tonnage annuel total relatif au port de Kinshasa n’a jamais dépassé les 120 000 tonnes (ARNOULD, 2005).

Les désagréments causés par l'ensablement sur la navigabilité du Congo sont parmi les plus graves observés. Par exemple, la Likouala-Mossaka et le Ikouyou, qui connaissent des basses-eaux accentuées, ne sont ainsi praticables que 8 à 9 mois par an, de septembre-octobre à mai-juin. En outre, le minimum secondaire des débits, qui se déplace selon les années, provoque des interruptions entre janvier et mars. Le bief Bolozo-Fort-Soufflay (54 km) n’est accessible que pendant 8 mois (mai-décembre), à cause de barres rocheuses dans le lit.

Les bancs de sable constituent le danger le plus sérieux pour la navigabilité, parce qu’ils évoluent sans arrêt, changent de forme et se déplacent de 100 a 200 mètres par an. En outre, des herbes envahissent son lit, et seules des pirogues peuvent alors se glisser dans les chenaux étroits qui serpentent au milieu d’une véritable prairie aquatique.

Les rivières de plus petites dimensions présentent d’autres obstacles: l’évolution des méandres, et l’encombrement du lit par des arbres morts (snags). Pendant un certain temps, suite aux modifications du lit, il n’est plus possible de passer par le chenal habituel (ORSTOM).

Nous avons vu d'autre part que des îlots de jacinthe d'eau ont envahi le fleuve. Ils ne peuvent pas toujours être évités par les bateaux, qui en subissent alors les conséquences: poids supplémentaire, freinage à l’avancement, encombrement des hélices et des roues à aube. Les convois perdent jusqu’à 20% de leur puissance, prennent du retard parce qu’ils doivent s’arrêter pour enlever les jacinthes. Une augmentation sensible des frais d’exploitation en résulte, et par conséquent, une hausse du coût du transport. II existe enfin un risque permanent de détérioration par les troncs flottants dissimulés dans les nappes de jacinthes. (ORSTOM).

Les deux capitales Brazzaville et Kinshasa par leur relative proximité et la forte concentration de population sont les deux points privilégiés des échanges sur le fleuve Congo. Ces échanges se déploient sur l'ensemble des frontières fluviale et terrestre sur une distance de 1.200 kilomètres pour les unes et de 350 kilomètres pour les autres.

Suite aux problèmes d'ensablement, la fermeture du débarcadère du Beach - Fima ou du port de Yoro, têtes de ligne de ce trafic, entraîne une pénurie et supprime en amont et en aval une foule de petits métiers, sources d'emplois, pour de nombreux Congolais et Zaïrois. L'incidence socio-économique est indéniable (KONGO, 1987).

Envasement des barrages, canaux, ports et autres ouvrages

Les inondations consécutives à l'ensablement du lit du fleuve endommagent souvent des routes, les ponts et autres ouvrages adjacents.

Les ports de Brazzaville et Kinshasa notamment sont dangereusement ensablés, malgré les travaux de dragage. L'accès aux ports par les bateaux peut même s'avérer impossible, ce qui a des conséquences désastreuses sur les activités économiques et sociales de la zone.

Pour ce qui est des retenues de barrages, les dépôts, formés d'une part par les débits charriés et d'autre part par les débits solides en suspension, ont des conséquences majeures sur le fonctionnement des barrages et leur rentabilité.

Les débits solides en suspension sédimentent dans les retenues et dans les biefs à cause de la diminution de la vitesse de l'eau et de l'abaissement de la turbulence. Leur répartition sur la surface de la retenue est plus uniforme que la répartition des débits solides charriés, vu que la hauteur des sédiments augmente habituellement en direction du barrage.

Dans le cas des retenues servant tant aux buts énergétiques qu'en tant que de sources d'approvisionnement en eau, du point de vue des conditions de fonctionnement, on peut considérer la sédimentation comme un facteur favorable. En effet, plus l'eau quittant la retenue est limpide, moins la fonction des ouvrages de prise et même celle des équipements sont perturbés. L'usure des éléments mécaniques des ouvrages de prise est diminuée ainsi que l'ensablement des canaux et conduites avec un écho favorable sur le rendement de l'aménagement. Le processus de l'ensablement diminue effectivement le pourcentage des débits solides en suspension sédimentés.

Cependant, l'engravement successif du bief supprime ces avantages étant donné que habituellement, même au cours d'un ensablement partiel, une quantité considérable des débits solides en suspension gagne les ouvrages de prise d'eau.

L'ensablement des retenues a un effet globalement négatif, comme le montre les conséquences suivantes:

 

  • Les quantités de matériaux solides charriés sédimentés sont habituellement moins considérables que celles des débits solides en suspension, cependant elles sédimentent dans la région productive de l'espace aquatique dont l'importance, en ce qui concerne le fonctionnement de l'aménagement, est évidente.

  • La sédimentation à l'extrémité du remous cause le rehaussement des plans d'eau ce qui diminue la sécurité du territoire ambiant, surtout dans les périodes de grandes eaux. Même s'il s'agit des territoires inhabités, c'est souvent sur eux que l'on a habituellement concentré la construction des moyens de communication, l'altération desquels présente toujours un grand danger et des dommages considérables.

  • Avaries de fonctionnement provoquées par la sédimentation considérable des débits solides en suspension.

  • Comme la quantité des particules solides en suspension dans le cours d'eau peut constituer un montant plusieurs fois plus considérable que celui des débits solides charriés, on doit les prendre en compte au cours des considérations concernant la durée de service de la retenue, car ils diminuent substantiellement le volume global de la retenue.

  • Au cours de l'utilisation énergétique, les débits solides en suspension causent, par leur aspiration, une usure rapide et exceptionnelle de certains mécanismes.

  • Dans le cas de prises d'eau aux fins industrielles, les débits solides en suspension sédimentent dans les adducteurs et réduisent la qualité de l'eau prélevée. Cela peut conduire dans certains cas à la fermeture de l'entreprise d'approvisionnement.

Les coûts de maintenance des barrages et de leurs retenues sont ainsi fortement majorés.

Si on envisage l'utilisation complexe des réserves d'eau, on ne peut pas oublier les possibilités de loisirs que présentent les lacs de retenues. Et justement, les débits solides en suspension sédimentent sur les rives des réservoirs, ce qui présente un désagrément non négligeable en ce qui concerne le développement des possibilités de loisirs.

Pour donner une idée des grandeurs mises en jeu, voici un exemple congolais d'ensablement de réseaux hydrauliques. L'accumulation de matériaux dans le canal Lukunga est matérialisée par l'envasement du réseau du drainage et par des pavages en bancs de sable. A Pompage-Kinsuka/Ngaliema par exemple, le mesurage systématique de la hauteur du sable dans le canal d'amenée de l'usine a donné comme résultat pour 4 mois, soit juillet, août, novembre et décembre 1998, un total de 4.035,6 tonnes de sable charrié par le cours d'eau (MAKANZU).

Nous n'avons pas trouvé de données sur l'importance de la sédimentation dans les barrages du bassin congolais. Cependant, les valeurs observées au niveau de certains barrages marocains peuvent nous donner une idée de l'importance de ce phénomène, dans le tableau suivant.

> Caractéristiques de quelques barrages marocains et leur niveau de sédimentation, en %.

Source FAO

Fertilisation des sols et exploitation des sédiments

Du point de vue économique, la sédimentation des débits solides charriés et des débits solides en suspension présente, dans la plupart des cas, un caractère et un effet négatifs. Il existe cependant des cas où spécialement les débits solides en suspension présentent une incidence favorable sur la vie économique des régions concernant le cours d'eau.

Par exemple les inondations causées par le Nil ont une influence directe sur la production agricole de toute la vallée du cours d'eau et en font l'une des régions les plus fertiles du monde entier à cause de l'effet de fumure des alluvions des débits solides en suspension.

Parfois, les dépôts des débits solides peuvent représenter une source convenable de matériaux de construction sans avoir toujours une structure granulométrique requise. Ils sont en effet souvent dévalués par un pourcentage considérable d'intrusions d'argile et de glaise.

 

Évaluation des Conséquences

Outils et méthodes d'étude d'impacts: Définition (Séminaire EIE, Libreville, 2002)

Les méthodes de prévision ou d'expertise scientifiques sont des outils qui permettent la prévision et la détermination de l'importance et éventuellement du coût de chacun des impacts. Nous avons choisi les plus adéquates a notre sujet, en essayant des les combiner pour profiter des avantages de chacune et réduire leurs limitations.
Chaque méthode comprend plusieurs étapes à suivre dans un certain ordre. Elles servent également à l'évaluation de l'information sur les impacts potentiels.

Méthode d'expertise Ad Hoc

Nous nous sommes inspirés de cette technique pour mettre en place en tableau de classification adapté à notre cas.

  • Caractéristiques :

- Les évaluateurs indiquent le sens et la nature des impacts anticipés.
- Ils sont développés à partir du jugement et de l'expertise.
- Ils font appel à de multiples méthodes.
- Généralement applicables à un seul cas.

  • Avantages :

- Permettent de retrouver sous forme synthétique l'information relative à un impact.

  • Inconvénients :

L'évaluation est incomplète pour les impacts d'un projet : il n'y a ni d'interrelations entre les impacts ni de règle pour déterminer l'importance relative des différentes répercussions sur l'environnement.

Nous avons donc adapté cette méthode à notre cas. Le classement que nous avons obtenu est le suivant:

La fréquence de chaque conséquence est évaluée, ainsi que son degré d'irréversibilité. L'ensemble des impacts sociaux, économiques et environnementaux sont ensuite estimés. Nous avons choisi d'établir une notation allant de 1 à 5, où 5 est le maximum possible en gravité et en importance. Pour la qualification de l'irréversibilité, les notes correspondent à :
- réversible à court terme > 1 ou 2
- réversible à long terme > 3 ou 4
- irréversible = 5
La moyenne des notes est ensuite calculée pour chaque conséquence négative de l'ensablement. Les résultats s'échelonnent donc de 1 à 5, et les conséquences qui ont le plus de répercussions ont des notes élevées.

On trouve ainsi que trois conséquences sont particulièrement importantes:
> l'accentuation de l'érosion des berges
> la détérioration de la navigabilité
> l'envasement des barrages, ports et autre ouvrages

Nous allons maintenant élaborer la fiche d'impact des principaux problèmes pour les étudier plus en détail.

Fiche d'Impact

  • Caractéristiques

- Présentation de l'activité source d'impact, des critères d'identification
- C'est un complément indispensable d'autres approches d'évaluation (matrice, méthode cartographique).

  • Avantages

- Permet de retrouver sous forme synthétique l'information relative à un impact.

  • Inconvénients

- Vision incomplète
- Absence d'interrelations entre les impacts.

Voici quelques fiches d'impact: