IL y a 400 ans... Le détournement de l'Adour à Bayonne (25 octobre 1578)


Résumé: Extrait de "Eau et Industrie" n° 35 de Mai 1979 récupéré à l'agence de l'eau Adour-Garonne de Toulouse. Il décrit en détail les tenants et les aboutissants du détournement de l'Adour à son embouchure.

BAYONNE, UN CONGRES A THEME INEDIT

Les 28 et 29 octobre 1978, une centaine de scientifiques et d'accompagnants se réunissaient le plus sérieusement du monde à Bayonne en un congrès organisé par la ville de Bayonne et la Société des sciences, Lettres et Arts de cette cité, à propos d'un thème tout à fait inédit :
le IVe centenaire du détournement de l'Adour...

Ceux qui connaissent la célèbre et très sonore chanson gasconne " Si la Garonne avait voulu, landerlu !... " (si elle avait voulu à Toulouse ne pas se détourner vers Bordeaux !) pouvaient penser un instant à un canular de même calibre concernant l'Adour. Mais pas du tout : le thème était sérieux et très valable, car i1 fut constaté que des intéressés arrivèrent de tous les coins de France et aussi de l'étranger pour commémorer l'événement en question qui s'était déroulé à Bayonne quatre siècles auparavant, le 25 octobre 1578 très exactement.

Le succès de participation à ce congrès dépassa d'ailleurs toutes les prévisions, au point qu'il fallut répartir les travaux en trois commissions pendant les deux journées avec au programme une telle surabondance de communications que le temps de parole dut être limité à quinze minutes par conférencier! Des projections et montages audiovisuels furent présentés et une excursion commenté compléta le tout de Bayonne à Bayonne par le Boucau Capbreton, Hossegor, Boucaux-Vieux, Port d'Albret.

Une somme considérable de documentation fut rassemblée concernant ce thème à la fois historique et scientifique dont nous avons extrait bien entendu les principaux éléments de ce récit. On peut dire que très solennel fut l'hommage rendu en la circonstance, d'une part au fleuve Adour, d'autre part a un personnage voué tout a coup à une célébrité posthume inattendue : l'ingénieur Louis de Foix qui sous Henri III réussit l'exploit de " voler l'Adour " aux gens de Boucau-Vieux, Port d'Albret et Capbreton pour la faire se jeter au plus court dans l'Atlantique par un détournement à la hauteur de Bayonne, une telle réalisation supprimant la trentaine de kilomètres de sa fin de parcours de l'époque.

LE FLEUVE ADOUR

L'écolier français qui a tant soit peu appris " sa géographie " sait que son pays posséde en propre quatre grands fleuves : la Loire (1010 km), le Rhône (812 km), la Seine (776 km) et la Garonne (647 km). Viennent ensuite plus ignorés, la Charente (355 km) et l'Adour (cours actuel 335 km). Mais entre ces derniers, c'est l'Adour qui eut la faveur - peut-être grâce à la consonnance plus sonore - lorsqu'au moment de la loi sur l'Eau de 1964 on désigna le Sud-Ouest hydrographique Bassin Adour-Garonne.

Issue des Pyrénées dans la vallée de Campan, au pied du Tourmalet, l'Adour coule vers le Nord en dessinant un large demi-cercle, arrosant successivement Bagnères-de-Bigorre, Tarbes, Aire, Saint-Sever, Dax et enfin Bayonne. Elle récupère sur sa rive gauche tout le ruissellement du versant francais des Pyrénées Occidentales par les deux Luy, les deux gaves - de Pau et d'Oloron - et la Nive, tandis que sur sa droite elle reçoit des eaux du Gers et des Landes par son affluent collecteur la Midouze. Son bassin versant est de 17000 km2.

Les torrents de montagne provoquent lors de la fonte des neiges des crues subites, si bien que l'Adour connaît depuis toujours un régime assez sauvage, passant par des pointes de débit jusqu'à 1500 m3/s et des étiages de 60 et même 30 m3 seulement. Ses crues sont redoutées. Elle est cependant navigable sur plus de la moitié de son parcours, mais son embouchure actuelle sur l'Atlantique, entre Anglet et le Boucau, est caractérisée par le phénomène très connu de la barre de l'Adour, qui rend difficile et souvent dangereux l'accès au port de Bayonne. Celui-ci serait un port de grande navigation sans un tel fâcheux obstacle naturel.

LES DIVAGATIONS DE L'ADOUR A SON EMBOUCHURE

C'est cette embouchure, la bouche ou boucau de l'Adour, qui nous intéresse maintenant, et on a pu déterminer qu'aux périodes reculées l'Adour a porté d'une manière fantaisiste cette embouchure tantôt vers le Sud jusque vers la pointe de Biarritz, et surtout vers le Nord en direction du Bassin d'Arcachon.

A l'époque glaciaire, l'Adour était un fleuve puissant qui se jetait dans l'Atlantique à la hauteur de Capbreton, et sa force d'arrachement,était telle qu'un profond sillon subsiste dans l'océan sous forme de gouffre marin : le Gouf de Capbreton, qui, à 35 km au large, atteint encore 1 000 à 1500 m de profondeur avant de se fondre dans la grande déclivité océanique à 50 km de la côte. Une particularité en découle : même en phase de grosse tempête, l'océan reste calme en surface au-dessus de ce Gouf, une vraie " mer d'huile " qui, pour les navigants, donne toujours un attrait particulier au mouillage à Capbreton.

Dans son étude des côtes de France à l'époque gallo-romaine (2e siècle de notre ère), E.DERANCOURT (1935) signale, à partir des cartes de PTOLÉMÉE, qu'à cette époque l'embouchure de l'Aturus (Adour) se situait à 1800 m à l'intérieur des terres actuelles, à 1500 m environ au sud de Capbreton, presque en face du Gouf de Capbreton.

Selon les hypothèses de Ch.DUFFART (1897), l'Adour se jetait un peu plus tard dans l'océan (il y a de cela à peu près dix siècles) par plusieurs bras le principal à l'horizontale de Capbreton, les autres plus au Nord en partant de Dax, en passant par Magescq, la dépression de Soustons et le havre de Vieux-Boucau. On pouvait parler alors d'un véritable delta de l'Adour et les divers étangs subsistant encore sur les lieux en sont des témoins avec les lits qui les environnent, comportant des traces d'alluvions arrachées incontestablement aux roches pyrénéennes.

Au Moyen Age, l'embouchure unique se serait trouvée à la Pointe des Gahets ; ensuite, l'Adour se serait jetée au nord de Capbreton, en face des étangs de Hardy, et enfin, plus tard, l'embouchure aurait remonté jusqu'à Vieux-Boucau (Vieille Bouche), alors appelé Port-Labrit ou Le Plech.

Dans une telle région se sont éternellement entremêlées les forces des éléments naturels : l'agressivité des redoutables tempêtes du Golfe de Gascogne, la poussée irrésistible des débordements périodiques du fleuve en temps de crue et les mouvements imprévisibles des masses de sable. On estime que l'océan peut apporter 15 à 18 m3 de sable par an sur chaque mètre de littoral.

On pourrait épiloguer en prenant comme exemple l'actuel orifice marin du pittoresque Courant d'Huchet, qui déverse à l'océan les eaux du lac de Léon : une rivière de charme qui, à travers une végétation luxuriante insolite, serpente longtemps parallèlement à la côte. Sur la plage, entre la mer et le cours d'eau, le sable continue à s'amonceler sous l'action des Vents d'ouest. Quand la dune littorale aura trop fortement grossi, une tempête violente sera capable de l'écrouler et de venir obstruer l'embouchure provisoire du cours d'eau, qui devra se chercher une issue ailleurs selon sa force.

L'ADOUR A PORT D'ALBRET

On raconte que c'est un cataclysme qui a dévasté tout le Sud-Ouest au début du XIVe siècle (la date en a été perdue dans les mémoires : 1310 ou 1330 ?) qui, survenant au moment de la fonte des neiges, a gonflé en quelques heures tous les affluents pyrénéens de l'Adour et transformé le fleuve en une masse torrentielle irrésistible d'eaux boueuses. En même temps, la tempête déchainée sur l'océan devant Capbreton accumulait sur la côte des masses de sable au point de former une barre face au Gouf. bloquant brusquement la sortie en cet endroit.

L'Adour se précipita alors vers le Nord sur une largeur de 400 m, arrachant tout sur son passage. traversant Ondres et le pays de Labenne, engloutissant les étangs voisins, absorbant le,lac d'Hossegor, ravageant le territoire de Soustons pour trouver enfin au Plecq, l'issue qui lui permettait de se jeter dans l'océan.

Le calme revenu, un nouveau cours de l'Adour était né, long de 28 km au-delà du tournant de Bayonne et se terminant par une nouvelle embouchure : le Boucau de Marensin (Vieux-Boucau maintenant) et donc par un nouveau port à qui on donna le nom de Port d'Albret. Une sortie secondaire dermeurait toutefois à Capbreton, mais rarement praticable pour les navires un peu importants.

Les Bayonnais qui furent sauvés de cette façon d'une inondation catastrophique se trouvaient d'un seul coup à une trentaine de kilomètres de l'embouchure de leur fleuve, avec sur le dos la concurrence imprévue de populations portuaires fort actives à Port d'Albret et à Capbreton, tout de suite prêtes bien entendu à profiter de cette nouvelle position pour les ruiner.

Nous sommes sous les Plantagenets, et l'on sait qu'Aliénor, fille du duc Guillaume d'Aquitaine, répudiée avec sa dot en 1152 par Louis de France (qui devint Louis VII), s'était remariée deux mois après avec Henri Plantagenet, qui, lui, devenait le Roi d'Angleterre Henri II. Pour la France capétienne, c'était une catastrophe politique qui allait nous valoir la future Guerre de Cent Ans, et en tout cas pour le Sud-Ouest, trois siècles pendant lesquels l'Aquitaine (la prononciation anglaise amena " la Guyenne ") fut une province anglaise très florissante.

Nos concitoyens du Sud-Ouest connurent sous la domination de ces Anglais une période de prospérité et entre autres la navigation était très développée sur l'Adour dans les deux sens, avec une batellerie fluviale appropriée de conception locale décrite par François BEAUDOIN. conservateur du Musée National de la Batellerie à Conflans-Sainte-Honorine. dans son livre " Les Bateaux de l'Adour " (Bayonne, Musée Basque, 1970). Des plateaux plats comme le coureau (qui remonte à l'époque des Wisigoths), le chalands, les grandes galupes de 24 m de longueur, et enfin pinesse (parce que construite en pin) de 8 à 9 m de long.

Sur ce fleuve actif, le trafic est important: on importe " pébe et lane " des épices et de le laine, des pipes de cidre, du sel, du blé, des tonneaux de baleine, du minerai de fer, de la morue, des sardines. On exporte la résine, des " taoules " (planches de sapin), de la poix, du liège et naturellement les vins du Marensin qui sont au sommet de leur renommée, fort prisés des Anglais. Le trafic par mer s'effectue sur des galions.

BAYONNE LUTTE POUR REDEVENIR UN PORT

La région voit le passage des troupes anglaises du comte de Derby, un des vainqueurs de CRECY, de Henri de LANCASTRE, du PRINCE NOIR, qui, tour a tour, viennent guerroyer en France, tandis que des corsaires bayonnais prêtent main-forte à la marine anglaise. Mais localement s'est instituée une lutte d'influence sans pitié, et on en vient même aux mains entre Port d'Albret, Capbreton et Bayonne. Si Bayonne réussit à s'assurer des privilèges compensateurs sur le commerce maritime de ses deux petites cités rivales, la métropole bourgeoise souffre dans son activité traditionnelle et périclite.

Finalement, Messieurs les Anglais seront - boutés hors de France -, on le sait, sous Charles VII par l'armée royale de Jeanne d'Arc, qui, après l'épisode d'Orléans et le bûcher à Rouen, resta commandée par le célèbre DUNOIS. En 1451, les Français mettent le siège devant Bayonne, puis barrent l'entrée de l'Adour à Port d'Albret, et deux ans plus tard, à Castillon, sur la Dordogne, c'est la grande victoire terminale... On remarquera que pour une fois les Français qui avaient perdu bien des batailles avaient en fin de compte tout de même su gagner une guerre !...

LE " DETOURNEMENT " PAR LOUIS DE FOIX EN 1578

Devenus Français, les Bayonnais intriguent alors si fort auprès des rois successifs qu'ils vont être récompensés de leur ténacité, d'abord sous Louis XI, par un droit de taxe sur les marchandises entrant dans les ports voisins de Saint-Jean-de-Luz, Capbreton et Port d'Albret, puis sous Charles IX qui ordonne en 1562 de rechercher la solution pour donner au fleuve une embouchure à Bayonne. Et on peut commencer à creuser un chenal direct à la mer en partant de la proximité de la ville.

Le 8 février 1571, le roi désigne Maître Louis de FOIX pour diriger les travaux. On sait de cet architecte-ingénieur qu'il naquit à Paris et vécut longtemps en Espagne, faisant partie du corps de techniciens qui, sous les ordres d'architectes espagnols, construisirent pour Philippe II d'Espagne l'immense château royal de l'ESCURIAL, au nord de Madrid, dont la construction dura vingt-deux ans, de 1562 à 1584.

La dite construction était déjà bien avancée lorsque Charles IX débaucha son ingénieur français, lui ordonnant de se rendre sur les lieux à Bayonne. Il y dresse un devis très complet des travaux et obtient à Paris une provision de 30000 livres-tournoi correspondant à son montant. On termine bientôt le creusement du chenal vers l'Atlantique à travers les dunes de sable et on construit un barrage et un nouveau havre à TROSSOAT, à trois kilomètres de Bayonne, à l'endroit où le fleuve se tournait alors à angle droit vers le Nord.

Ces travaux s'exécuteront sous le règne d'Henri III selon le plan prévoyant que... " La fermeture de la rivière aura une largeur de cent cinquante toises (une toise = 1.949 m). Il faudra faire une bonne charpenterie propre à supporter le fardeau de ladite rivière. Elle comprendra trois rangées d'arbres équarris, ferrés par le bout, qui seront enfoncés d'une toise en terre, ou davantage si le sol le permet. Soixante-quinze piliers par rangée, terminés par une queue d'aronde, pour y entrer le mâle aisément "...

Ce barrage provisoire de TROSSOAT sera remplacé rapidement par une solide muraille de pierre, pièce maîtresse du nouveau port de Bayonne. Des difficultés de tous genres surgirent, et Capbretonnais et Boucalais firent de leur côté l'impossible pour contrarier les travaux. C'est une violente tempête qui va tout régler : la NIVE déferle en une crue subite, menace d'engloutir toute la ville de Bayonne, mais par une formidable chasse d'eau pousse l'Adour qui ouvre le nouveau passage. Cela se passait le 25 octobre 1578, et Louis de FOIX venait de réussir le " détournement " de l'Adour. On retrouvera l'ingénieur un peu plus tard dans la région, attachant son nom à la construction du très beau phare de Cordouan. planté hardiment à 63 m de hauteur sur le rocher de meme nom au large de l'estuaire de la Gironde, et dont l'édification traînera pendant vingt-six années. de 1584 à 1610...

DEPUIS : 400 ANS DE PROBLEMES AVEC LA " BARRE DE L'ADOUR "

Mais le cadeau de Louis de FOIX aux Bayonnais en 1578 se révélera un peu empoisonné, Car à la nouvelle embouchure (le nouveau BOUCAU). il y a l'Atlantique... et il y a le sable ! Le fleuve dériva d'abord à l'intérieur de son nouvel estuaire : vers le sud de la côte d'Anglet, pour former près de la chambre d'Amour " plusieurs passes sinueuses, et trés vite il y eut formation d'un maudit banc de sable, véritable haut fond en plein travers de l'estuaire lui même : la " barre de l'Adour ".

De siècle en siècle pendant 400 ans, il fallut procéder à des endiguements de plus en plus rallongés, toujours pour chercher à resserrer le fleuve entre les deux rives en repoussant l'envahissement latéral des sables, le but étant de concentrer l'effet de chasse d'eau produit par le jusant. Mais chaque fois qu'on allonge les digues, la barre se recule d'autant, et elle est toujours là !

Il faut draguer la passe sans arrêt. On estime que 5 millions de mètres cubes d'eau de mer entrent par chaque marée de six heures, auxquels s'ajoutent au jusant les 17 millions de mètres cubes venus de l'amont. En moyenne, le débit est de 1000 m3/s, trois fois celui de la Seine à Rouen. Sable et alluvions sont là en mouvement perpétuel incontrôlable.

Dragages et endiguements semblent bien être les malédictions qui poursuivent les Bayonnais, ainsi punis d'avoir voulu " détourner " l'Adour à leur profit (prétendront certains). Le meilleur estuaire n'eût-il pas été - ni au droit de Bayonne ni à Vieux-Boucau/Port d'Albret - mais à Capbreton ? en face de ce providentiel " Gouf de Capbreton " un sillon marin qui semble le tracé naturel le mieux accepté par l'Atlantique, et où il serait même plus facile (apparemment) de retenir les sables ?

Qui sait si un jour un autre Louis de FOIX ?...